Devoir de mémoire
Où l’Algérie et la valse à trois temps
« La violence ne se manifeste pas forcement dans le désordre, mais elle apparaît aussi comme une forme de volonté – de résistance – à revendiquer et à défendre ses convictions »
Ce présent qui surplombe et un passé qui hante.
« Est ce raisonnable … de disserter valablement du présent à travers une seule question… sachant que vos lecteurs, malgré leur intérêt pour le passé, auraient sans doute espéré qu’on les entretienne du présent ? 1».
Cette interrogation pose une interjection ! Et au même temps, d’autres interpellations : A quel niveau, notre intérêt pour le présent, pourrait-il influencer notre futur, si toutefois le passé n’est y pour rien ? Est-ce réellement possible d’exclure le passé, même inconsciemment, lorsqu’on disserte du présent qui nous préoccupe quotidiennement ? Et le passé, ne serait-il pas prépondérant ?
Nous avons souvent tendance à l’occulter, hélas, ce passé. Nous ignorions et amoindrissions, me semble t-il, son rôle primordial dans nos joies et nos peines d’aujourd’hui et de demain. Nous trichons sans doute avec notre devoir de mémoire. Cependant, c’est peut être là où réside l’impulsion d’une vraie solution ! Nietzsche écrivit dans le Gaie savoir : « Qu’il faut être léger pour pousser sa volonté de connaître aussi loin et en quelque sorte au delà de son temps, pour se créer des yeux qui puissent embrasser des milliers d’années et que l’azur s’y reflète »
Serions nous, tant que ça lourds, pour ne pas initier ce voyage ? Et pourquoi privions-nous de cette universalité et de ce périple de connaissance dans le passé – comme si le présent nous surplombe et que le passé nous agace tous, nous accable, tels de pauvres « dmốs »[ pusillanimes à l’idée de se révolter ?
Mais ce sont sans doute ces traumas historiques, dont parle le philosophe et psychanalyste Zizek, qui nous habitent : « Nous disons que nous ne sommes pas prêt à affronter ce dont nous ne sommes pas capables de nous souvenir et qui continuent à nous hanter. Le véritable oubli d’un événement, conclue t-il, passe d’abord par la remémoration. »
Mais une question subsiste : Qui maîtrise à ce point le présent ; est-ce dans ces « arrières scènes », en deuxième plan, illisible à l’œil nu, que tout s’y fait et s’y défait ; et peuvent t-« ils *» – sans s’imprimer dans le premier plan – être présents et efficaces par-dessus tout ? Et ce passé alors, à qui appartient-t-il ? Si l’on croit Orwell « Qui contrôle le présent, disait-il, contrôle le passé et qui contrôle le passé contrôle l’avenir ». Peut-on affirmer qu’« ils » contrôlent – dans l’ombre – le présent ? Sans aucun doute : oui. Maîtrisent-ils le passé, en interdisant l’accès, en verrouillant tous les moyens d’y accéder et en excluant l’émergence de toute vérité ? La réponse n’est pas aussi certaine. Et si cette chambre noire fait le futur, comme le dit si bien Orwell, de quelle luminosité se teindrait le notre ? Si le pouvoir du peuple sur le présent s’avère limité voir inexistant, et que l’accès à convaincre les authentiques détenteurs de ce pouvoir à le découvrir se voit tout aussi dans l’impossibilité pratique, ce qui est le cas ; alors désormais, il ne faut plus compter que sur la mémoire et l’histoire : Cette conscience collective - qui tant qu’il est encore possible- aurions-nous ce courage de forcer ses portes ? Mais faut-il le préciser, que sans l’individu lui-même, la conscience est inexistante !
L’ordre ou le désordre
En opposant le présent au passé, il n’est guère possible d’éclairer cette situation ambiguë. Le présent semble être compromis dans une spirale anarchique et décadente, sur laquelle nous n’aurions aucun pouvoir réel et concluant. Il ne serait plus question : « D’espérer que ce pouvoir tombe de lui-même ou qu’il donne de bonne grâce les moyens de le faire 1». Puisque tout le monde semble savoir, qu’il ne faut plus rien attendre de ce « pouvoir », y compris les plus optimistes, faut-il, de surcroît, s’enrouler dans ses propres filets, pour l’implorer en ces termes : « Que le pouvoir change progressivement ( ?)/Qu’il s’éloigne de l’arbitraire/Qu’il conduise les changements/ Qu’il s’investisse/Qu’il s’engage dans des réformes, qu’il s’engage dans des pas en avant, même de petits pas ( !) 1» ?
Quoi d’autre espérer de concret, à travers cette prière, si ce n’est d’alourdir davantage des paupières, qui n’osent déjà pas s’ouvrir ? Et peut être que le salut viendrait d’ailleurs ! Car : « Le choix qui est devant nous est entre le changement dans l’ordre ou le changement dans le désordre 1».
Non ! Il n’est pas sage, compte tenu des événements récents : d’un passé ensanglanté et d’une situation actuelle précaire, d’opposer l’ordre au désordre. Il serait malvenu, dérisoire et même indélicat, de penser un instant, qu’il est possible de faire tomber un régime occulte, en lui faisant craindre (insidieusement) la venue d’autres forces également occultes.
Du passé au futur : vérité de mémoire
Lorsque, par conviction personnelle, nous aurions fini d’opposer le passé au présent, l’ordre au désordre ; il restera l’homme. C’est certainement vers ces Hommes, qu’il faille se tourner, lorsque les petits ne sont plus à la hauteur des aspirations de tout un peuple : ceux qui pensent, ceux qui écrivent et tous ceux qui disent la vérité sur notre mémoire. Soyons sincères et avouons le aujourd’hui, comme le dit si bien Patrick Rambaud, que lorsque un peuple vit sous anesthésie, reste une tribu insolente par nature, celle des MM. les dessinateurs de gazettes. Auprès desquels, il serait juste de rajouter tous les autres insolents avisés qui n’auront plus à avoir peur de la bêtise. Car nous avons tous besoin, y compris les penseurs les plus convaincus, d’un « nouveau courage », comme dirait Zizek, celui de questionner sa propre position. Et celui toutefois, de remettre en cause essentiellement, notre manière de vouloir apporter une contribution salutaire à cette crise de silence.
Tant il est vrai qu’il est assurément possible mais périlleux – lorsque nous serions décidés à nous épargner les erreurs du passé – de forcer ses portes, le découvrir aux yeux, aux oreilles et à tous les sens qui pourraient le percevoir. Là, le pouvoir, ne fut-ce le plus féroce et le plus occulte de tous, n’y pourra rien faire : car nul ne volera, ni confinera, indéfiniment et entièrement, la mémoire que nous avons mis tant d’années à construire.
Et c’est dans cette direction que le futur – en s’interposant au présent – se teindra aux vifs couleurs du progrès. Comme quelqu’un qui voulant éviter un obstacle, recule, puis au bon moment, lorsqu’il juge l’instant propice, saute en survolant sa position initiale, pour atterrir suffisamment loin. Ou comme si la valse à trois temps remplaçant un temps par une pause et que naît la valse à deux temps, celle emmenée par cette génération que tout le monde observe avec attention : ils affectionnent le naturel dans la vérité et le progrès dans le style.
Et S’il en est besoin d’un prolepsis, il serait suffisant de notifier, que notre peuple est atteint, malgré sa bonne santé démographique et son potentiel, d’un prolapsus social: il a cruellement manqué des appuis de ses soutiens à travers l’accès aux idées de ses vrais élites. Et que l’état comme nous le connaissons aujourd’hui, est devenu une polyandre que personne ne revendique et que tout le monde abuse. Enfin, que la violence ne se manifeste pas forcement dans le désordre, mais elle apparaît aussi comme une forme de volonté –de résistance– à revendiquer et à défendre ses convictions – Gandhi lui même aurait été violent, disait entre autres Zizek.
Puis si maxime il y a, ça serait – à quelques mots prés – la suivante : si quelqu’un se reconnaît dans ce devoir de mémoire, qu’il parle ! Et qu’il ne dise rien d’autre que la vérité et toute cette vérité, sinon, de Grâce ! Qu’il se taise jusqu’à ce que l’histoire l’exhume : – car dès lors que ce devoir nous est retiré, c’est l’histoire qui rend son verdict en jugement posthume ; et à défaut de vérité, elle ne retient que trahison.
Mais aux autres, à tous ceux qui ne savent peut-être pas, qu’il détiennent quelques documents aussi anodins fussent-ils leur paraître, qu’il faille tout garder subrepticement, tout choyer, tout protéger. Faire en sorte qu’aucun soldat ne puisse les percevoir, qu’aucun feu ne doive les atteindre, qu’aucune barbarie ne puisse les salir. Jalousement, gardez-les au fond de vos boites d’archives ! Car il viendra le jour ou seules ces preuves seront irréfutables, puisqu’elles permettront indéniablement à l’histoire de faire émerger cette vérité dont nous parlons. Autant le temps des ennemis de la mémoire tire à sa fin, une génération au plus, autant l’horloge est aussi son pire ennemi. Mais sachons qu’un peuple n’est véritablement libre que lorsqu’il recouvre intégralement toute sa mémoire. Et que personne d’autre que nous-même ne nous abreuvera au sein de cette liberté. Arrachons là avec notre secret gardé et transmis jusqu’au jour du jugement premier.
1-Entretien accordé par « Le soir d’Algérie » à Mr S.A.Ghozali le dernier premier ministre d’avant la période sanglante.
* « Ils » faisant référence dans l’entretien en question à « une poignée de personnes qui, au nom de l’armée, tient toute l’Algérie »